ESPAGNE 2026,  XVIIIe commémoration de la bataille du JARAMA, 20-21 février 2026

Notes de voyage

Au travers d’une exposition consacrée aux « Brigades Internationales »[1] que j’ai faite venir au Mémorial de Tavaux[2] à l’été 2025, je me suis replongé sur la Guerre d’Espagne et les Brigades Internationales. Historien, militant antifasciste convaincu, je connaissais l’histoire de la guerre civile espagnole dans ses grandes lignes mais assez peu l’histoire des BI. Cette très belle exposition m’a incité à m’y replonger et à parfaire mes connaissances sur le sujet.  Par chance, via le Maitron, j’ai découvert l’existence d’un jeune homme de 27 ans, né à Tavaux-Pontséricourt (Aisne), Sylvain MONY, manœuvre, communiste, volontaire pour défendre l’Espagne républicaine, parti en Espagne en janvier 1937, blessé au combat à la bataille du Jarama dans la défense de Madrid en février 1937, puis rapatrié en France en juillet 1937. Depuis, j’ai entrepris des recherches sur cet homme tant en France qu’en Russie où se trouvent les archives des Brigades Internationales malheureusement mais recherches sont restées vaines [3]. Logiquement, j’avais pris contact avec Claire Rol Tanguy, secrétaire générale de l’ACER, j’ai adhéré ensuite à l’ACER, co-organisatrice avec l’AABI espagnole de la marche commémorative du Jarama, qui m’a proposé de les accompagner à Madrid.

Madrid, l’Espagne, je n’y étais jamais allé. Vieille résolution des années 70, de mes « années Fac », vieux souvenirs de Puig i Antich, Txiki, Otaegi, exécutés par Franco en 1974-75. Je m’étais juré de ne jamais mettre les pieds en Espagne sous Franco ou ses adeptes comme Carrero Blanco. La transition démocratique ayant été longue et incertaine, j’avais renoncé à l’Espagne. Ce voyage à Madrid, à la fois historique et touristique, a balayé tous mes aprioris, effacé tous ces mauvais souvenirs et m’a permis enfin de découvrir ce grand pays et ce grand peuple.

Vendredi 20 février, la Cité Universitaire

Me voilà donc au cœur de Madrid, sous un magnifique soleil, une ville chargée d’histoire dont je venais d’avoir un rapide aperçu la veille, de nuit, en découvrant seul la Puerta del Sol et la Plaza Mayor. Nous avions rendez-vous à 10h, au métro Moncloa avec nos amis de l’AABI pour la visite de la Cité Universitaire et la découverte des principaux lieux des combats acharnés menés fin novembre 1936 par les BI pour la défense de Madrid. Cette année, le Bataillon Français « Commune de Paris » de la XIe Brigade Internationale était spécialement mis à l’honneur.

Enfin, je découvre de visu mes amis de l’ACER : Claire, Soledina, Jean-Paul et Angèle. Au total, nous sommes une bonne cinquantaine au lieu de rendez-vous. Beaucoup arborent les symboles de la République espagnole (je n’avais pas osé prendre les miens). On se salue, on se congratule en Français, en Espagnol, en Anglais, tous heureux de ces rencontres ou retrouvailles. Tous ou presque ont un parent venu combattre en Espagne.

Puis, nous partons en direction du Parc de l’ouest (Parque del Oeste), un très beau parc ombragé au relief accidenté, face à l’immense Casa de Campo. En bas, la rivière Manzanares. Nous découvrons le parc, guidés par notre ami, Severiano Montero, historien, membre de l’AABI qui régulièrement s’arrête pour donner les explications nécessaires (ne parlant pas Espagnol, j’ai quelques difficultés mais je suis bien aidé). Arrêt au monument dédié au Dr.Rubio y Gali, dont l’arrière, criblé de balles, témoigne de la férocité des combats qui se déroulèrent ici. Plus loin, trois fortins d’observation franquistes jalonnent notre route avant d’arriver au bas de l’immense Cité Universitaire.  Nous empruntons la rue Martin Fierro. Arrêt devant la Faculté des Sciences et des Activités Physiques. Nous poursuivons vers l’Ecole Technique supérieure, la rue Lopez Otero et l’Institut du Patrimoine. Le terrain n’est pas plat loin de là. A gauche le Palais de la Moncloa, siège du gouvernement espagnol. A droite, on aperçoit la Casa Velasquez, l’institut français, lieu d’âpres combats. Nous passons sous le pont de l’autoroute où se situent de l’autre côté les arcades d’un vieux viaduc remplies d’impacts de balles. Après avoir laissé, à gauche, la Faculté d’Histoire-Géographie nous gagnons la Faculté de Philosophie et des Lettres qui témoigne elle aussi des combats intenses qui s’y déroulèrent, poste de commandement du bataillon « Commune de Paris ». Retour ensuite par la grande avenue Complutense où, face à l’immense faculté de Médecine-Pharmacie, nous nous arrêtons devant la « Maison des étudiants » pour découvrir et se recueillir devant le monument aux Brigades Internationales.

Après une série de photos souvenirs devant le monument, nous avons la surprise de voir arriver vers nous un groupe important de jeunes élèves espagnols (deux classes de T) accompagnés de leurs professeurs venus présenter ce monument à leurs élèves. L’échange est immédiat, très sympathique, Claire explique aux professeurs qui nous sommes et ce que nous faisons ici. A la demande des professeurs, Claire prend la parole et explique aux élèves pourquoi nous sommes ici, rappelle les Brigades Internationales en citant comme référence son père, Henri Rol-Tanguy, venu combattre aux côtés de l’Espagne républicaine en 1937 et blessé à la bataille de l’Ebre en 1938. Spontanément, tous les jeunes élèves applaudissent chaleureusement. Quel plaisir pour nous, quel beau moment de fraternité, d’amitié entre les peuples, quel plaisir de voir cette jeunesse espagnole attentive et qui vit concrètement cette leçon d’histoire commune. Un très beau souvenir que nous garderons encore tous longtemps.

 

Samedi 21 février, la Marche du Jarama, le pont d’Arganda

Le départ du bus est prévu à 9h à Madrid devant l’Hôtel Agumar. Arrivé le premier à 8h30 ! je fais la connaissance d’un participant à la Marche, habillé en tenue de « Brigadiste » avec béret, tenue militaire, drapeau au vent et poing levé. Très rapidement les participants arrivent. Deux amis Français nous rejoignent : Laurent Depassio et son épouse. Nous sommes donc sept Français au total. Beaucoup d’Irlandais sont là, dont deux en tenue traditionnelle avec kilt. Ils ont affrété un bus complet. Un Italien, lui aussi avec béret, tenue militaire, drapeau républicain est là aussi de même qu’un jeune Espagnol en tenue de l’armée Française des années 30 (équipement des Brigadistes). Dans notre bus, un couple d’Américains de Pennsylvanie ! Beaucoup de nationalités représentées. Le départ donné, sous un très beau soleil, nous quittons Madrid par le sud-est en direction d’Arganda et des lieux principaux de la bataille du Jarama à 20-25km de Madrid.

Cette bataille victorieuse pour la République espagnole se déroula en février 1937. Les BI s’y illustrèrent face aux troupes franquistes qui, après leur échec devant la Cité Universitaire en novembre 1936, puis dans leurs nombreux engagements au nord-ouest de Madrid sur la route de la Coruña en janvier 1937, tentèrent une nouvelle fois d’assiéger Madrid par le sud-est avec l’objectif de couper la route stratégique de Valence, vitale pour l’approvisionnement des madrilènes et des défenseurs. Ils n’y parvinrent pas malgré de terribles combats où s’illustrèrent les Brigadistes qui payèrent un lourd tribut en vie humaine.

Notre point de rencontre était prévu sur un vaste parking d’un bar-restaurant jouxtant la route M-311 Madrid-Chinchon face à l’énorme cimenterie. Outre les deux bus, plusieurs dizaines de voitures arrivèrent. Nous étions au moins 250 participants rassemblés ici, avec une multitude de drapeaux tant de l’Espagne républicaine, des Brigades Internationales, des Communistes que ceux des anarchistes de la CNT.

Le départ donné, un long cortège long d’au moins 300m s’ébranle sur les chemins dans une immense oliveraie plantée sur le plateau qui borde à l’est la plaine du Jarama, distante d’environ 1 à 2km.  C’est ici au milieu de ces oliviers centenaires que se déroulèrent de terribles combats. On peine à imaginer ici l’intensité des combats, les tranchées ou trous d’hommes, les corps à corps à la baïonnette, au couteau, les chars manœuvrant de part et d’autre dans ce dédale d’oliviers où la visibilité est réduite  à peine quelques dizaines de mètres.

Notre guide d’hier, Severiano Montero, arrête alors le long cortège orné de dizaines de drapeaux au vent pour donner les explications nécessaires.

Je ne comprends pas l’Espagnol mais j’avais soigneusement préparé mon voyage et les lieux de la bataille. Au final, le site m’était presque familier. Je connaissais l’essentiel de ce qui s’était déroulé ici, les positions des brigadistes et les assauts des troupes franquistes. Mon dossier, avec photos et cartes des différentes phases des combats, aidèrent d’ailleurs plusieurs participants à mieux comprendre les lieux notamment Carlos, un jeune Espagnol parlant très bien Français ainsi que deux jeunes filles espagnoles faisant leurs études à Bruxelles, qui me posèrent de nombreuses questions.

Un peu plus loin, par chance nous découvrons un grand décapage du terrain jouxtant un bâtiment industriel, historien mais aussi archéologue, ce décapage m’interpelle !  Nous sommes devant la zone d’une importante fouille archéologique, à l’arrêt pour le w-e, mais qui a permis la mise au jour d’un important réseau de tranchées. Malheureusement nous n’avons pu voir ces fouilles que de loin mais les vestiges étaient semble-t-il en très bon état. On me dit qu’elles pourraient peut-être être préservées et valorisées ? Espérons…

La fin de la marche du Jarama se termina un peu plus loin, sur le pont surplombant la route M.311, face à la cimenterie, par une prise de paroles des organisateurs : Severiano Montero au nom de l’AABI et Claire au nom de l’ACER. De ce pont, on surplombe l’ensemble de l’oliveraie et donc les zones de combats, à l’ouest. Un grand moment d’écoute mais aussi de recueillement surmonté d’une multitude de drapeaux.

Retour vers le bus qui nous attend au café-restaurant. Départ vers le pont d’Arganda en direction de Madrid, le seul des trois ponts sur le Jarama entre San Martin de la Vega et Vaciamadrid que les franquistes ne réussirent pas à prendre grâce à une résistance acharnée des Brigadistes, d’abord des Garibaldiens Italiens puis du bataillon Français André Marty. Ce pont est vraiment un symbole pour les Brigadistes. Pendant les explications, avec nos amis Français, nous prenons le risque de descendre au bord du Jarama, à l’endroit même où Hemingway réalisa cette photo mondialement connue des soldats du Bataillon André Marty devant le pont d’Arganda. On ignore si notre photo deviendra célèbre mais… on l’a faite !

Nous rejoignons alors nos amis restés sur le pont pour une belle photo de groupe.

J’avais déjà hésité à le faire après les prises de paroles près de la cimenterie, cette fois je n’ai pas pu résister : poing levé, j’ai entonné « l’Internationale » en espérant être repris. Quelle joie de voir des poings se lever un peu partout puis d’entendre ce magnifique chant, espoir de tant de générations, repris en chœur en Français, en Espagnol, en Anglais et en Italien ! Un sacré moment, une magnifique communion en l’honneur des BI et de tous ceux tombés pour la défense de l’Espagne républicaine entre 1936 et 1939.

La journée s’est terminée par un très bon repas dans un restaurant voisin.

J’étais cependant un peu déçu notamment par le parcours proposé. Je regrettais qu’avant cette marche nous n’ayons pas eu, en bus avec par exemple un commentaire au micro, un aperçu général de la vallée du Jarama, des points de départ de l’offensive franquiste (Pinto -Valdemoro), des deux ponts (San Martin et Pindoque) pris par les franquistes, de la configuration du terrain notamment des collines et « falaises » bordant la plaine du Jarama. Ceci, à mon sens, aiderait beaucoup à comprendre cette bataille…

Par chance, Isabel, membre de l’AABI, qui avait feuilleté mon dossier, me proposa après le repas de retourner sur les lieux avec deux amis Anglais. Mon but était de retrouver les vestiges des tranchées du bataillon « Six Février », visionner la route de San Martin à Morata de Tajuña ainsi que le monument au Poing Levé (dynamité par les franquistes après-guerre), remplacé par le nouveau monument aux deux poings enlacés dit « Mémorial des BI de Morata» datant de 2006. Grâce à Isabel, j’ai pu faire tout cela !

Mieux encore, le lundi suivant Isabel me proposa à nouveau de retourner au Jarama afin que je puisse visionner les lieux, le relief. Nous avons aussi cherché le pont Pindoque qui existe toujours, nous étions à deux pas mais faute de carte précise nous ne l’avons pas trouvé. Quel dommage mais, pas grave, après un aperçu de San Martin de la Vega, nous avons découvert le 2ème pont pris par les franquistes, celui de San Martin, totalement désaffecté mais parfaitement visible de la route. Ensuite, direction la M-302 qui même à Morata de Tajuña, route prise notamment par les chars franquistes et les « Maures » qui décimèrent en partie le bataillon franco-belge « Six Février ».  C’est sans doute, près de cette route, que ce jeune de Tavaux, Sylvain Mony, du bataillon « Six Février » (XVe BI), fut blessé grièvement. Mes pensées vont vers lui…

Retour à la nuit tombante sur la plaine du Jarama. J’étais comblé !

A la demande d’Isabel, mais aussi pour la remercier de sa gentillesse, je me suis promis, pour les novices comme moi, de rédiger une petite notice explicative avec cartes à l’appui relatant les combats du Jarama.

Ce sera fait pour 2027, date à laquelle je retournerai à Madrid (pour continuer la visite de la ville) et revoir le Jarama pour le 90ème anniversaire.

Alain NICE   5 mars 2026

[1] « Levés avant le jour » réalisée par l’ACER et l’ONAC
[2] www.memorial-tavaux.fr
[3] A Moscou les archives des Brigadistes sont vides aux lettres MON, pas de chance !