Monsieur le Député,

Madame le Maire,

Monsieur le Maire,

Chers amis et chers camarades,

Il y avait jusqu’à présent peu de traces visibles dans Paris de ce moment d’histoire qui a pourtant soulevé, de 1936 à 1939, une immense émotion et une solidarité sans faille dans la France entière, mais aussi  en Europe et en Amérique, qui a rassemblé des milliers de personnes dans les meetings, occupé les soirées et les dimanches de militants de partis, de syndicats, d’associations de solidarité pour collecter vêtements et produits alimentaires, qui a interpelé des grands intellectuels de l’époque, et par-dessus tout, a mobilisé des milliers d’hommes pour partir combattre les armes à la main.

Pour mobiliser tant d’énergies, il fallait que la cause soit exceptionnelle, évidente, juste.

Elle l’était car la République espagnole née en 1931 et son gouvernement de Front populaire issu des urnes en février 1936 venaient de subir le 18 juillet l’agression d’une conjuration de miliaires.

Pour la France enthousiaste du Front populaire, qui vient d’arracher des conquêtes sociales inédites, cette agression la touche profondément : républicaine, pacifiste, déjà anti-fasciste comme elle m’a montré en 1934,  elle se sent proche du combat et des espoirs de la jeune république espagnole qui doit faire face à de multiples défis : le sous-développement économique, le poids d’une Eglise riche et rétrograde, une paysannerie maintenue depuis des siècles dans la misère et l’analphabétisme par des gros propriétaires terriens, une armée habituée des pronunciamentos, et des partis de droite et d’extrême-droite qui n’ont jamais accepté la République.

En ce mois de juillet 36, au milieu de l’été des premiers congés payés des salariés français, le soulèvement des généraux franquistes va sonner comme un rappel d’une situation internationale déjà lourde de menaces.

Le gouvernement espagnol a immédiatement sollicité l’aide de la France mais très vite, les réticences apparaissent. Sous la pression entre autres de l’Angleterre,  Léon Blum n’aura ni le courage ni la clairvoyance de s’engager pleinement, laissant Pierre Cot et Jean Moulin se démener pour apporter une aide en sous-main qui ne permettra jamais de contrebalancer les complicités et les appuis du camp de la rébellion.

On sait ce que la politique de non-intervention des démocraties occidentales a coûté aux peuples, car un coup d’arrêt en Espagne aux prétentions des forces fascistes aurait pu changer le rapport des forces en présence à cette époque. Le prélude de la 2e guerre mondiale s’est  bel et bien joué en Espagne.

Dès août 36, L’Italie, le Portugal et l’Allemagne répondront aux sollicitations de Franco. Au total, l’Italie enverra 50 000 hommes, l’Allemagne 16 000 et le Portugal 20 000. Sans compter les soutiens financiers et en matériels militaires.

Seule l’Union soviétique aidera massivement la République espagnole sous forme essentiellement de matériel et d’armement.

Et chose extraordinaire, des hommes auront déjà l’intelligence et le courage de comprendre ce qui se passe en Espagne pour la sécurité du monde, et de tout tenter  pour arrêter l’engrenage. Ils seront 35 000 volontaires internationaux à jouer un rôle reconnu dans les combats de l’armée républicaine.

Les tout premiers volontaires, ce sont des sportifs qui participaient en ce mois de juillet 36 aux jeux organisés à Barcelone, des anti-fascistes Italiens, Allemands, Autrichiens, Polonais qui avaient trouvé asile en Espagne, des Français d’origine espagnole, des immigrés espagnols en France métropolitaine ou en Afrique du Nord qui viennent spontanément, individuellement ou par petits groupes, se mettre au service de la République agressée.

Nous avons retrouvé le témoignage d’un capitaine de réserve français, envoyé par le PCF, qui participe à la bataille d’Irun du 28 août au 5 septembre 1936. Il nous dit combattre avec des miliciens français et étrangers,  aux côtés d’Asturiens et d’une quarantaine d’anarchistes basques : l’armement est insuffisant et déficient, l’officier espagnol de la place trahit,  mais la détermination des volontaires et des miliciens enrayent plusieurs attaques.

Cet élan aboutit le 22 octobre 1936, 3 mois après le soulèvement militaire, au décret du gouvernement espagnol créant officiellement les Brigades Internationales ; auparavant,  le 18 septembre, une étape décisive avait été franchie lors d’une réunion de l’Internationale Communiste qui avait décidé, je cite,  de « procéder au recrutement parmi les ouvriers de tous les pays des volontaires ayant une expérience militaire en vue de leur envoi en Espagne ».

Déjà, les filières s’étaient mises en place, dont la plus importante sans conteste est la « filière Mathurin Moreau », dans laquelle  le PCF et la CGT  joueront un rôle central.

Le comité d’entraide à l’Espagne Républicaine, créé fin août 36 par le Secours Rouge International a installé ses bureaux 33 rue de la Grange aux Belles, dans l’ancien siège de la CGTU, et les baraquements du 8 avenue Mathurin Moreau qui en dépendent serviront de bureau d’accueil des volontaires. C’est une vraie ruche, on entend parler toutes sortes de langues, et la plupart des volontaires y transitent pour recevoir leur feuille de route. Les tâches sont multiples et difficiles car il faut accueillir des hommes venus du monde entier, parfois sans passeport quand leur pays est en dictature, il faut les  héberger, organiser les filières pour passer en Espagne car la France resserre au fur et à mesure son dispositif de contrôle pour empêcher l’aide d’arriver.

On sait par les témoignages que les volontaires partent le plus souvent de la gare d’Austerlitz,  ils se regroupent –parfois à 500 ou 300- Boulevard de l’Hôpital avant d’arriver sur le quai du train de 22 h 17 ;  ils reçoivent quelques vivres pour la route, parfois des vêtements.

Ils transitent à Perpignan pour aller jusqu’à la frontière en car puis passent à pied de l’autre côté de Pyrénées. Certains passeront plusieurs frontières avant d’arriver en Espagne, et ils sont aidés par des réseaux militants, comme au Havre pour les Américains qui arrivent à partir de 1937 et formeront la 15e Brigade, l’Abraham-Lincoln, avec des Anglais et des Canadiens.

Ils font escale à Figueras  puis montent en train pour Barcelone – là ils défilent dans les avenues jusqu’à la Place de Catalogne ; les témoins de l’époque ont tous raconté l’accueil chaleureux des Espagnols tout au long de leur périple. Après Valence, ils arrivent enfin à Albacete où ils sont emmenés à la Plaza de Toros pour se ranger par nationalités. Ils sont reçus par les Français André Marty, commandant de la base, et Vital Gayman, l’allemand Hans Beimler, le hongrois Lukacs. Ils sont enfin arrivés à pied d’œuvre pour prêter main-forte à ce peuple courageux qui refuse le diktat des généraux.

Ils prêtent serment dont je cite la dernière phrase : « JE SUIS ICI PARCE QUE JE SUIS VOLONTAIRE, ET DONNERAI  S’IL LE FAUT JUSQU’A LA DERNIERRE GOUTTE DE MON SANG POUR SAUVER LA LIBERTE DE L’ESPAGNE, LA LIBERTE DU MONDE. » Ils recevront la solde du soldat de 2e classe espagnol, mais ils organisent souvent des collectes dans les bataillons pour aider la population espagnole complètement démunie.

Il faut aussi organiser le service sanitaire pour soigner les blessés.

C’est en particulier le Dr Pierre ROUQUES, pionnier des dispensaires des villes ouvrières de la région parisienne, qui va réunir en juillet 1936 une vingtaine de médecins et d’infirmières pour jeter les bases de l’aide sanitaire à l’Espagne Républicaine. Grâce à son engagement, à celui de centaines de médecins et d’infirmières français et étrangers, grâce à la solidarité financière internationale, des autos chirurgicales modernes entreront en Espagne, des hôpitaux seront créés, et des centaines de vies seront sauvées sur le front, des grands blessés seront accueillis et soignés en France.

Les premiers volontaires arrivés à la mi-octobre à Albacete verront leur entraînement écourté, car le 5 novembre, ils reçoivent l’ordre d’aller défendre Madrid où retentit le célèbre mot d’ordre « No pasaran ! », derrière lequel on devine le beau visage de la Pasionaria qui saura toujours trouver les mots pour dire la lutte héroïque du peuple espagnol.

Le 7 novembre 1936 commence le grand assaut : la 11e Brigade appelée en renfort, composée des bataillons Commune de Paris (des Français commandés par Jules Dumont) – Edgar-André (composée d’Allemands)  et Dombrowski (composée de Polonais avec des sections de mitrailleuses britanniques), sous le commandement du général Kléber, arrive le 8 novembre,  et prend position à la Cité universitaire. Pendant 6 jours ils vont se battre sans répit aux côtés du 5e régiment, le fameux Quinto Regimiento formé par le PCE et commandé par Enrique Lister. Lorsque qu’elle est enfin relevée le 20 novembre, la 11e brigade a subi des pertes énormes.

Le 12e Brigade, alors en pleine constitution, reçoit quant à elle l’ordre de partir pour Madrid le 8 novembre ; ses bataillons Garibaldi, Thaelmann, et la Franco-belge sont sous les ordres du général Lukacs. L’équipement est décrit comme rudimentaire : les casques sont allemands, anglais, français, les cartouchières sont des sacs, les hommes sont vêtus n’importe comment, les officiers commandent un dictionnaire à la main.

La 12e Brigade est engagée à partir du 13 novembre et va relever la 11e jusqu’au 27 dans cette bataille sanglante, acharnée et qui décimera les rangs des Brigades Internationales, mais leur pugnacité au combat et leur discipline galvaniseront les énergies des autres combattants.

Madrid sera sauvée. La bataille reprendra en janvier 1937 avec cette fois-ci la 14e BI « La Marseillaise », qui venait de subir en décembre son baptême du feu à Lopera.

Les Brigades Internationales seront utilisées comme troupes de choc jusqu’à leur retrait en octobre 1938 dans les combats de l’armée républicaine. Une des dernières missions de la 14e Brigade « La Marseillaise » sur les bords de l’Ebre sera héroïque et dramatique car l’opération de diversion dont elle est chargée dans le secteur de Tortosa doit servir à fixer plusieurs brigades ennemies pour permettre plus loin le franchissement du fleuve par l’armée républicaine qui a lancé ce qui sera sa dernière grande offensive. L’opération sera réussie à Campredo au prix de terribles pertes du bataillon « Commune de Paris » constitué de volontaires français, belges et luxembourgeois.

Le mot épopée utilisé pour retracer leur histoire n’est pas usurpé : c’est bien une histoire hors du commun que ces hommes et ces femmes de 53 nationalités différentes ont écrite ; le temps n’a pas terni, bien au contraire, le courage, le désintéressement, la profonde humanité de ces combattants,  engagés de leur plein gré pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dans la guerre comme dans la paix,  pour le droit à la dignité et au bien-être social.

Lorsque vint le temps de la résistance à l’envahisseur nazi partout en Europe,  les anciens brigadistes comme les républicains espagnols surent y prendre leur part, là où ils se trouvaient, et  bien souvent en précurseurs.

A chaque rencontre des « anciens d’Espagne » comme c’était la terminologie dans ma famille, ce n’était ni  tristesse ni  regrets, bien sûr la mémoire de ceux qui étaient restés dans la terre d’Espagne était vive, mais l’atmosphère était joyeuse, fraternelle, avec la même foi dans l’avenir, la même fierté d’avoir aidé si généreusement le peuple espagnol.

Pourtant, la reconnaissance de la justesse de leur engagement a dû attendre 60 années ; c’est en effet en 1996 que les Cortès leur ont accordé la nationalité espagnole, et que le gouvernement français leur a reconnu la qualité d’anciens combattants de la 2e guerre mondiale.

Les associations qui portent la mémoire des Brigades Internationales, regroupées aujourd’hui dans la Coordination Internationale, se sont retrouvées fin octobre à Madrid et Albacete. Nous étions 170 : Allemands, Anglais, Italiens, Danois, Américains, Hollandais, Belges, Suédois, Russes, Irlandais, Estoniens, Français ; ces associations ont en commun la volonté de ne pas laisser cette histoire tomber dans l’oubli, de redécouvrir le parcours singulier d’hommes et de femmes, de rétablir quant il le faut la vérité des faits, aidés par les travaux d’historiens qui retracent les événements et éclairent les enjeux de l’époque.

 

Elles sont aux côtés des associations espagnoles qui dénoncent l’occultation et la falsification de l’histoire par le franquisme.

Nous avons inauguré tous ensemble le 22 octobre dernier  un monument commémoratif aux Brigades Internationales érigé dans l’enceinte de l’université Complutense de Madrid, dans cette cité universitaire défendue coûte que coûte par les républicains espagnols et les volontaires internationaux en 1936. Ce monument vient d’être vandalisé par les héritiers du franquisme qui ne supportent toujours pas de voir la vérité historique remonter au grand jour.

Dans une Europe aujourd’hui plongée dans une grave crise économique et financière, menacée à nouveau par la xénophobie, le racisme, le populisme qui ont hanté les années 30, le travail de mémoire d’une association comme l’ACER n’est ni nostalgique ni dépassé ; la jeunesse  y puise des références solides, les combat d’aujourd’hui et de demain se nourrissent aux mêmes sources.

Quelle meilleure illustration de cette filiation que notre rencontre improvisée dans les rues de Madrid en octobre dernier avec des manifestants venus  défendre les services publics ; dans un geste spontané, une manifestante a tenu à m’offrir son tee-shirt arborant le slogan « Educacion publica de todos para todos » tout en me disant son admiration et sa gratitude pour les volontaires internationaux venus défendre son pays en 1936. J’ai promis de le porter, et j’ai bien l’impression que l’actualité sociale dans notre pays va me donner rapidement l’occasion d’honorer cette promesse !

Au nom de l’ACER,

Je tiens à remercier  touts ceux qui ont contribué d’une façon ou d’une autre à la réalisation de cette manifestation, et plus particulièrement :

  • Madame Catherine Vieu-Charier qui a tout de suite répondu favorablement à notre demande (à qui nous souhaitons un rapide rétablissement de sa santé)ainsi que les membres de son cabinet pour leur efficacité et leur gentillesse,
  • Madame Anne Hidalgo pour l’attention qu’elle porte toujours à tout ce qui touche l’Espagne républicaine et le combat anti-fasciste
  • Gérard Fournier, qui continue aujourd’hui la longue tradition d’aide du PCF  à l’Espagne républicaine

Je remercie également Monsieur le Chancelier de l’Ordre  de la Libération de nous honorer de sa présence qui nous rappelle que 4 volontaires en Espagne Républicaine furent faits Compagnons de la Libération par le Général De Gaulle : Louis Godefroy, Louis Blesy, Joseph Putz, et Henri Rol-Tanguy.

Pour terminer, permettez-moi de saluer en votre nom les survivants français de cette épopée : César COVO, Théo FRANCOS, Vincent et Joseph ALMUDEVER, Jean RIVOUAL, et notre amie LISE LONDON.

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