Publication : 24 janvier 2010

Nº2355

SEMAINE DU JEUDI 24 Décembre 2009

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Lorca et les fantômes du franquisme

La dépouille du poète assassiné hante l’Espagne. Alors que la fosse commune où il a été enterré avec d’autres victimes de la guerre civile vient d’être ouverte, c’est tout un passé qui resurgit, avec son cortège d’atrocités et de «disparus». Serge Raffy raconte pourquoi, soixante-dix ans après, ce combat pour la mémoire reste explosif

De notre envoyé spécial en Espagne

Une bâche. Une simple bâche de 200 mètres carrés posée comme un chapiteau géant au milieu des oliviers, à quelques kilomètres à l’est de Grenade. Sous ce dais couleur émeraude, à l’abri des regards et des photos aériennes, une équipe d’archéologues retourne la terre depuis des semaines à la recherche d’un trésor perdu. Une relique que toute l’Espagne attend fiévreusement, la peur au ventre. Les chercheurs ont tous signé un contrat de confidentialité. Interdiction absolue de divulguer les résultats de leurs investigations. La bâche verte, installée dans un périmètre de haute sécurité, les protège du monde extérieur. Quelque part, dans cette zone interdite, gisent les restes de Federico García Lorca, le grand poète et dramaturge andalou assassiné le 18 août 1936, tout au début de la guerre civile, par une poignée de fascistes issus de la Phalange ou du tristement célèbre «Escadron noir». Tous les historiens de l’Espagne ont raconté des milliers de fois cette scène de tragédie.
Grenade, tombée entre les mains des rebelles fascistes. Lorca, venu se reposer dans la maison familiale, la Huerta San Vicente, qui s’apprête à repartir à New York. Durant cette période, l’enfant de Fuente Vaqueros est plongé dans l’oeuvre de Gonzalo de Berceo, un moine du Moyen Age. Il a l’intention d’écrire un poème épique, «Adam», inspiré du «Paradis perdu», de l’Anglais John Milton. Il est arrêté brutalement le 16 août. On le soupçonne de détenir une radio clandestine avec laquelle il communiquerait avec «les Russes». Accusation absurde. Mais malgré l’intervention de plusieurs de ses amis d’enfance phalangistes, il est conduit, menotté à un instituteur et suivi de deux banderilleros anarchistes, au pied dela Sierra de Alfacar, à Víznar. Là, au coeur del’été andalou,il est fusillé dans le dos et jetédans une ravine que d’autres prisonniers sontchargés de combler. Si les historiens disentvrai, Lorca a vécu ses derniers moments dansla «zone de la bâche verte», à quelques mètresde la fameuse source de Fuente Grande, surnommée par les Arabes «Ainadamar», laFontaine aux Larmes. Dans un poème prophé-tique datant du XIVesiècle, un poète berbèreavait écrit : «Est-ce le mal d’Ainadamar qui fige mon sang et fait jaillir de mes yeux des torrents de larmes ?»

Durant des années, les chercheurs ont tentéde localiser le lieu précis de la mise à mort. Ils ont reconstitué le parcours du condamné, ses dernières heures de vie. A travers la fin tragique de l’auteur du «Romancero gitan», c’esttout le drame de la guerre civile qu’ils revisi-tent. Avec toujours la même question, lanci-nante : combien de morts dans les deuxcamps ? Pour certains, 2 millions;500 000 pourd’autres. Impossible de donner des chiffresprécis. Quarante ans de franquisme ontgommé tant de choses. Lorca, lui, reste le sym-bole de cette période fratricide et sanguinaire.Et ses exégètes n’en finissent pas de se cha-mailler. Il y a ceux qui prétendent que le génieandalou est tombé sous les balles pour son ho-mosexualité. Et ceux qui penchent pour le scé-nario de la vengeance politique. Lorca «elmaricón»(l’homo) ou Lorca «el Rojo»(lerouge). Les premiers citent l’un de ses bour-reaux, un certain Juan Luis Trescastro, qui seserait vanté d’avoir tiré «deux balles dans le cul à ce pédé».Les seconds s’en tiennent à un Lorcavictime parmi d’autres de la barbarie fasciste.«Cette fouille surmédiatisée ne doit pas faireoublier que plus de 130000 Espagnols ont étéexécutés comme des chiens et jetés dans desfosses, sans qu’on autorise leur famille à identi-fier leurs corps et à leur donner une sépulturedigne,s’insurge Emilio Silva, président del’Association pour la Récupération de laMémoire historique. Tous ces gens sont des dis-parus au regard des conventions internationales.Lorca ne doit pas occulter cette terrible réalité,même si elle est vieille de soixante-dix ans :l’Espagne est le deuxième pays au monde ennombre de disparus, après le Cambodge, large-ment devant l’Argentine ou le Chili»(voir info-graphie).Emilio Silva s’est lancé dans ce combatpour la mémoire il y a dix ans. Tout commence en 1999, alors qu’il prépare un livre consacré à son grand-père républicain, fusillé et jeté, comme Lorca, dans une fosse commune avec des dizaines d’autres. «J’ai retrouvé le lieu où on l’avait enterré en 2000, dans un petit village de la province de León, précise-t-il. Des archéologues m’ont aidé à exhumer les restes. Les familles des autres disparus ont réclamé elles aussi les ossements de leur parent. Aux quatre coins de l’Espagne, des gens ont commencé à faire de même. Des dizaines d’associations se sont créées. Toutes voulaient savoir. Internet a joué un rôle très important dans notre mouvement. Ce sont les petits-enfants des victimes, des quadragénaires comme moi, qui n’ont pas connu la peur des quarante ans de dictature, qui se sont mobilisés.»

La vague des nietos («petits-fils») fait alors resurgir un passé que l’on croyait définitivement cantonné aux livres d’Histoire. L’Espagne pensait en avoir fini avec les fantômes du franquisme. N’avait-elle pas fait la paix avec elle-même en promulguant la loi de 1977 ? Cette loi, appelée «pacte de transition», faisait entrer le pays dans la démocratie. Et dans l’Europe. Certes, elle avait été concoctée par les dignitaires franquistes, qui cherchaient à s’auto-amnistier de leurs crimes. Mais tous les partis l’avaient acceptée, dont le PSOE de Felipe González. C’était le prix à payer. Et puis vint la Movida, sa «dolce vita», ses films d’Almodóvar. Elle offrait au monde une vitrine fêtarde et bariolée de l’Espa gne. Le pays, tout entier tourné vers la modernité et la spéculation immobilière, n’avait que faire de ses «fosses communes» et de ses «disparus».
«Lorca, à lui tout seul, braque les projecteurs sur ce passé plus que sombre, souligne Ian Gibson, son biographe le plus réputé (1). Il est l’un des disparus les plus célèbres du monde. Après la victoire franquiste, Franco a continué de faire exécuter des opposants dans l’illégalité absolue. On cite le chiffre de 50000. A la mort du dictateur, les archives de l’armée ont été détruites. Des milliers de tonnes de documents ont été brûlés. Il n’y a pas de trace administrative de la mort de toutes ces victimes. Rien. Le vide, comme s’ils n’avaient jamais existé. Lorca, au moins, a eu droit à une mort officielle. En 1940, les autorités ont fini par le déclarer mort des «suites de blessures de guerre».» Selon l’administration, encore aujourd’hui, le poète a donc succombé à une balle perdue. Un simple «accident». Les milliers de disparus du franquisme, accidentés de l’Histoire ? «C’est cette incongruité que les associations tentent de faire disparaître, poursuit Ian Gibson. Et ce n’est pas simple. Il est difficile d’admettre aujourd’hui qu’il y a eu un génocide dans ce pays.» Génocide ? Le mot fait trembler en haut lieu. Selon les Associations pour la Récupération de la Mémoire historique, une politique d’élimination physique d’une catégorie de la population espagnole a été mise en oeuvre pendant la guerre civile et durant les premières années du franquisme, de 1936 à 1950. Or ce crime ne peut être prescrit, soutiennent-elles, puisque les victimes ont «disparu». «Lorca est l’exemple type de ce dossier, ajoute Ian Gibson Il est mort, mais où est son cadavre ?»
Fin 2006, les amis d’Emilio Silva, convaincus de la justesse de leur cause, passent à l’offensive. Leur slogan ? «L’Espagne est une gigantesque fosse commune.» Ils font le siège du Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme de l’ONU, à Genève, et réclament que l’Espagne, comme le Chili ou l’Argentine, soit sommée de résoudre par la voie judiciaire le dossier des disparus. Une commission parlementaire est créée aux Cortes. Le gouvernement socialiste, à la différence de celui de José María Aznar (qui était proche d’une fondation nostalgique du Caudillo), semble à l’écoute des familles. José Luis Zapatero n’est-il pas le petit-fils d’un républicain fusillé par les franquistes ? Une loi de la mémoire est finalement votée en décembre 2007. Elle reconnaît les crimes franquistes et garantit des indemnités aux familles des victimes. Une avancée considérable. Lorca n’y est pas pour rien. Mais, pour Zapatero, pas question de régler le contentieux historique devant les tribunaux. Les associations, elles, ne désarment pas : elles attaquent en justice. Le célèbre juge Baltasar Garzón est désigné pour étudier les treize plaintes déposées par ceux qu’on surnomme les «activistes de la mémoire».

Une ordonnance à haut risque

L’homme qui a arrêté le général Pinochet et poursuivi des militaires argentins est embarrassé. Il hésite à suivre les associations sur le terrain du génocide. Et puis, lors d’un colloque international sur les disparus, en Colombie, il est pris à partie par les Sud-Américains, qui lui reprochent sa pusillanimité. Pourquoi traîne-t-il des pieds pour poursuivre ses propres compatriotes alors qu’il joue les vengeurs quand il s’agit de punir les bourreaux «latinos» ? Qu’attend-il pour venger Lorca ? A travers lui, c’est à tout un peuple qu’il pourrait rendre justice. Lorca, star planétaire… Le juge n’est pas insensible à la gloire du poète. Ses ennemis disent que Garzón pense surtout à la sienne. De retour à Madrid, le magistrat, piqué au vif par les critiques qu’il a essuyées lors du colloque colombien, saute le pas. Le 16 octobre 2008, il rend une ordonnance à haut risque. Il qualifie les faits cités par les associations de «crime contre l’humanité» et ordonne l’exhumation des restes de Lorca. «C’était fou, raconte un collaborateur de José Luis Zapatero. En judiciarisant une affaire vieille de soixante-dix ans, nous étions condamnés à chercher des coupables et à les juger. Dans le cas de Lorca, qui traduire devant les tribunaux en 2010 ? Tous les généraux et les dignitaires du franquisme sont morts. On pourrait, éventuellement, retrouver une poignée de supplétifs qui ont participé aux exécutions. Des gosses enrôlés, parfois de force, par les phalangistes pour faire la sale besogne. Aujourd’hui, ces gamins sont nonagénaires C’est absurde. Et dangereux pour la paix sociale.» Et surtout, murmure-t-on au ministère de la Justice, les cas sont si nombreux qu’ils feraient exploser la machine judiciaire. Mais il y a plus grave.

Réveil des associations franquistes

Baltasar Garzón, en se lançant dans ce combat judiciaire, a fait, à lui tout seul, volé en éclats le «pacte de transition» de 1977, l’acte fondateur de l’Espagne moderne. Et fait fi de la loi de compromis de Zapatero en 2007, qui prônait le pardon mais pas l’oubli. Pour Garzón, il n’y a de place ni pour l’un ni pour l’autre. Ultime provocation : le juge réclame à la famille de Franco un certificat de décès de l’ancien dictateur pour ne pas le poursuivre. Pied de nez ou aveu d’impuissance d’un magistrat qui sait bien que son dossier n’aboutira jamais ? Il réussit en tout cas à réveiller les associations franquistes, qui réagissent violemment et portent plainte contre l’«apprenti sorcier», le juge «incendiaire». On l’accuse de ranimer les fantômes de la guerre civile pour «satisfaire son ego et son besoin de publicité». On le poursuit aussi pour prévarication, en d’autres termes pour avoir détourné une procédure à des fins personnelles. Très vite, la hiérarchie lui retire le dossier et suspend l’ouverture de la «fosse» de Grenade. La famille de García Lorca se retrouve au coeur de la tourmente, sommée de prendre position.
«Ouvrir la tombe de mon oncle serait une profanation , confirme Manuel Fernández Montesinos, neveu du poète. Nous n’avons pas besoin d’un juge pour nous dire que Franco était un assassin.» Les héritiers de Lorca ont, comme les autorités de Madrid, une hantise : que la célébrité de leur ancêtre soit instrumentalisée pour une «vendetta» historique devant les tribunaux. «Nous voulons seulement qu’il repose en paix et qu’il reste une victime parmi d’autres, précise Laura García Lorca, nièce de don Federico, présidente de la Fondation Lorca, l’organisme qui gère les archives personnelles du poète. A Grenade, ils ont fusillé 6 000 personnes. Après l’exhumation, nous pourrions le faire enterrer à New York, où repose son père, ou bien à Madrid, où est enterrée sa mère. Mais nous pensons qu’il aurait préféré rester à Víznar, loin du tumulte et du cirque médiatique. Nous refusons l’esprit de vengeance.» Pour l’écrivain Marcos Ana, 90 ans, l’un des derniers résistants antifranquistes encore en vie (vingt-deux ans de prison), héros du prochain film de Pedro Almodóvar, la voie judiciaire n’est pas une question de vengeance : «Il s’agit avant tout d’honorer ces milliers de morts anonymes. C’est vrai que les républicains ont commis des horreurs, ont incendié des églises, assassiné des prêtres. Mais, ces victimes-là, Franco les a honorées durant quarante ans, et indemnisées Nous demandons la même chose pour les défenseurs de la République tués par les franquistes…»
Garzón hors jeu, reste la voie administrative préconisée par Zapatero. Les associations pour la mémoire prennent alors d’assaut le gouvernement d’Andalousie, qui finit par céder. A l’automne, il ordonne l’exhumation. Tout près de la zone de fouille de Víznar, pendant que ses collègues archéologues cherchent désespérément des traces de García Lorca, un homme s’impatiente. Le professeur José Antonio Lorente, directeur du laboratoire d’identification génétique de Grenade, chargé de récupérer les ossements de l’auteur de «Noces de sang» et de comparer son ADN avec ses descendants actuels, est inquiet. Le chercheur, collaborateur régulier du FBI, a travaillé il y a quelques années sur les ossements de… Christophe Colomb. Mais cette fois l’attente est longue, très longue. Les archéologues ne trouvent rien. Sous la bâche verte, le désert ? Et si, comme le subodorent certains, le cadavre de Lorca avait été déplacé ? Si, à l’automne 1936, les phalangistes, devant l’ampleur des réactions de la communauté internationale à l’annonce de son exécution, l’avaient déterré et transporté ailleurs ? Pour que jamais personne ne retrouve sa trace. A moins que les historiens, et leurs témoins, ne se soient trompés de quelques centaines de mètres ? Dans cette zone, plusieurs milliers de fantômes de républicains assassinés errent entre les pierres, attendant la visite des archéologues et de leurs géoradars. Avec, en toile de fond, la Sierra Nevada, lumineuse et tranquille. Faut-il laisser Lorca reposer en paix ? Bercé par le vent dans les oliviers et l’immensité andalouse. Et si, comme l’avait écrit Marguerite Yourcenar lors d’un pèlerinage à la Fontaine aux Pleurs en 1960, on ne pouvait «imaginer plus belle sépulture pour un poète

(1)«Federico García Lorca», par Ian Gibson, Seghers, 1990.

 

Emilio Silva

Emilio Silva, le président de l’Association pour la Récupération de la Mémoire historique – chargée de répertorier toutes les «fosses du franquisme» -, est devenu une célébrité en Espagne grâce à internet. Son association a fait des émules par milliers et poussé les politiques à voter la loi de la mémoire de 2007.

 

Ian Gibson

Ian Gibson, écrivain espagnol d’origine irlandaise, biographe de Lorca, bataille depuis plus de vingt ans pour qu’on fasse la lumière sur la mort du poète andalou. Il est régulièrement menacé de mort, reçoit des lettres anonymes dans lesquelles on le traite de «fils de pute» ou on lui demande de «foutre le camp de ce pays !».

 

Le général Franco

Pendant quarante ans de dictature, le général Franco a pu faire disparaître les preuves des assassinats perpétrés par ses partisans. Mais de nombreux massacres ont été organisés aussi dans le camp républicain entre 1936 et 1939. Près de 100 000 victimes, parmi lesquelles des milliers de religieux. «Terreur rouge» contre «terreur blanche».

 

Baltasar Garzôn

Baltasar Garzôn, le magistrat qui a fait juger Augusto Pinochet, a provoqué la colère de sa hiérarchie en s’emparant hâtivement du dossier Lorca. Il est poursuivi pour prévarication. Le Tribunal suprême de Madrid doit statuer sur son cas en début d’année 2010. Le magistrat a ordonné l’ouverture de 19 fosses sur les 43 répertoriées.

 

Laura García

Faut-il laisser le poète reposer en paix ? Sa nièce, Laura García Lorca, craint que la fosse commune où il a été enseveli après avoir été fusillé ne devienne une sorte de Lunapark «lorquien».

 

Sandrine Morel, Serge Raffy
Le Nouvel Observateur

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