CIP – Centre d’Histoire Appliquée – BELGRADE

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Grâce à la recherche scientifique, l’éducation et les interventions en public, le Center for Applied History (CPI) promeut l’application de l’histoire au profit de la société afin de développer une pensée critique sur les processus historiques et la construction d’une culture de la paix. Dans ses travaux, l’IPC utilise une approche interdisciplinaire et une méthodologie de l’histoire publique, pour rapprocher le public des événements marginalisés, sous-explorés, importants pour la société d’aujourd’hui.

 

Web-conférence du 9 octobre 2020 – contribution de Jean-Philippe LANTES (1:48:10)

 

LE CAMP DE CONCENTRATION DE SAINT-SULPICE LA POINTE,

CAMP DE SURETE NATIONALE

CAMP DE SEJOUR SURVEILLE

PREAMBULE :

A la demande de Mme Claire ROL-TANGUY, j’ai accepté avec plaisir de participer aux journées que vous organisez.

Mme ROL-TANGUY est présidente de l’ACER (Association des Amis des Combattants en Espagne Républicaine), association qui réunit familles et amis des membres des brigades internationales pendant la guerre d’Espagne (1936-1939). Elle est la fille du colonel Henry ROL-TANGUY qui fut le commandant des FFI pour la libération de Paris en août 1944.

Je me présente : je m’appelle Jean Philippe LANTES.

Je suis membre de l’ACER et également membre de la FNDIRP (en français : Fédération nationale des dépôts Internés Résistants et Patriotes).

Aujourd’hui à la retraite, j’ai été directeur, d’octobre 2006 à juin 2019, d’établissements pour personnes handicapées sur la ville de Saint-Sulpice la Pointe. Ma femme a été adjointe au maire pour la culture et la communication de cette ville de 2007 à 2014.

Lors d’une cérémonie à la mémoire du camp de concentration, en 2009, un orateur a rappelé la déportation de deux cents (200) « français indésirables », en 1941, vers les camps de concentration d’Afrique du Nord dont le camp de DJELFA, en Algérie ; il se trouve que l’un de mes oncles Manuel LANTES, avait été prisonnier politique dans ce camp du début de 1941 à 1943. Questionné, il me dit qu’il se souvenait de l’arrivée de ces français « indésirables ».

De plus, dans le camp de Saint-Sulpice, de nombreux membres des brigades internationales ont été internés et un autre de mes oncles, Victor LANTES, était aussi un volontaire de l’armée républicaine. Prisonnier, il a été interné dans les prisons de FRANCO. Après son évasion, il a rejoint l’Algérie, à la fin de 1942, et s’est engagé dans la 2ème Division Blindée (libérateur aux côtés de la NUEVE de Paris et Strasbourg).

C’était un signe pour moi et depuis, je me consacre à la mémoire de ce camp et diverses recherches.

HISTOIRE DU CAMP :

LA CRÉATION :

Ce camp a ouvert ses portes en avril 1940. De mai à septembre 1940, il accueillera mille cinq cents (1500) réfugiés belges. A partir d’octobre 1940, ce camp, sur ordre du ministre de l’Intérieur, Peyrouton, se transforme en camp d’internement pour indésirables français. La construction du camp est classique avec 20 baraques, deux bâtiments pour l’administration et plusieurs annexes. La superficie du camp est de 53 000 m² (mètre carré). Il y avait 3 tours de guet, 9 postes de sentinelles et deux blockhaus. Sa capacité était de 2400 internés. Le choix de Saint-Sulpice est certainement lié au fait que la ville est un carrefour ferroviaire près de Toulouse. Ce camp sera l’un des 245 sites d’internement Français en particulier développés par le gouvernement collaborationniste de VICHY. Par exemple, près de Toulouse, on trouve les camps du RECEBEDOU, de NOE, MAUZAC, SEPTFONDS, le VERNET d’Ariège, etc… mais aussi le camp de BRENS pour les femmes, dans le Tarn. Sans oublier les camps, en France, pour le regroupement des étrangers et la déportation des juifs comme : AGDE, ARGELES, RIVESALTES, GURS ainsi que PITHIVIERS, DRANCY…

LES PERSONNES INTERNÉES :

Après les réfugiés belges, 4600 personnes sont passées par le camp de Saint-Sulpice.

o Pendant la guerre :

  • De janvier 1941 à août 1944 et la libération du camp, dans les 20 baraques du camp principal, les personnes internées étaient principalement membres du Parti Communiste ou syndicaliste de la CGT(U) et résistants :
  • 29/01/1941 : arrivée des premiers prisonniers : 255 communistes et syndicalistes
  • Effectif : le 21/02/1941 : 1047 internés,
  • À compter de novembre 1941 : 800 internés,
  • Effectif au 15/12/1941 : 1463 internés (758 communistes et 705 syndicalistes)
  • Effectif à la fin de 1941 : 920 internés,
  • 1er août 1943 : 685 prisonniers.

De nombreux communistes et syndicalistes avaient des responsabilités dans leur organisation. Ils étaient élus ou délégués dans leur ville, leur département ou leurs usines. Après le pacte germano-soviétique, ils sont internés en vertu du décret DALADIER du 26 septembre 1939, ou après leur démobilisation de l’armée pour des actes de résistance contre PETAIN ou les troupes d’occupation dès l’été 1940 (par exemple : démonstration du 14 juillet, du 11 novembre, pour alimentation ou sabotages, etc.…). La répression va s’intensifier avec la loi du 3 septembre 1940 précédant la loi sur le statut des juifs du 3 octobre 1940. On peut citer : Roger GARAUDY, philosophe et futur député ; Paul CERMOLACCE, futur député de Marseille ; Gaston VIENS, futur maire et député d’ORLY… ; beaucoup d’intellectuels et d’artistes : Jean CASSOU, Boris TASLIZKY, Célestin FREINET, Jules ANQUETIL, Jacques WILLEMETZ…

Une autre raison d’incarcération est d’avoir été membre des brigades internationales ou des soutiens de l’Espagne Républicaine. Sur 1500 noms étudiés, j’ai pu trouver 91 brigadistes. Par exemple, on peut citer : Julien AIROLDI, futur député de LYON…

  • Après l’invasion de l’URSS, en 1941 : 207 personnes d’origine russe seront « criblées », 181 seront libérées.
  • Le 26 août 1942, 226 juifs étrangers du département sont rassemblés dans le camp pendant la grande rafle organisée en France, à cette époque après celle de juillet et le Vel d’Hiv. Ces juifs de Pologne, d’Allemagne, d’Autriche ou de Tchécoslovaquie… s’étaient réfugiés dans le Tarn. Ce département était réputé pour son industrie du textile. Beaucoup seront cachés et sauvés. Fait significatif, le département du Tarn aura un maquis juif dans les montagnes de LACAUNE.
  • D’autres juifs seront internés dans le camp, mais plus pour leurs actions dans la Résistance que pour le fait qu’ils soient juifs, par exemple: Roger ROSENWALD qui s’évada en le 15 mars 1944 et a rejoint les FFI, il est mort dans un combat à MOULINS (Allier) le 5 Septembre, 1944. On retrouve aussi le nom du frère de René CASSIN ou Francis CREMIEUX.
  • Après la fin de 1943 et en 1944, en plus des communistes, ceux sont des combattants de la Résistance de tous les mouvements et organisations qui sont internés (Gaullistes, Armée secrète, Mouvement Uni de Résistance…). Par exemple : deux commissaires de police : Louis NIQUET et Antoine PITIOT…
  • 263 personnes sont passées par la baraque 21 qui était « disciplinaire », avec des privations et des tortures : au début, les français dangereux que les étrangers indésirables (Yougoslaves, Allemands ou Italiens, etc.…) souvent anciens des brigades internationales et enfin des résistants ou des combattants antinazis de toutes nationalités : gaullistes, membres de SOE, FTP, FTP-MOI, guérilleros espagnols ou républicains, pilotes américains ou canadiens, etc….

o Après la guerre :

  • Les collaborateurs nazis ont été emprisonnés dans le camp jusqu’en 1946.

UN CAMP, VÉRITABLE PLATE-FORME POUR LES DÉPORTATIONS, LES TRANSFERTS ET LES TRANSPORTS :

Tous les systèmes de répression ont été pratiqués dans le camp de Saint-Sulpice –La-Pointe par le gouvernement collaborationniste de PETAIN et LAVAL avec l’occupant nazi : isolement, isolement, isolement, travail forcé, expatriation, remise aux autorités allemandes, transit jusqu’à la mort :

TRANSPORTS :

o De février à décembre 1941 : 200 « dangereux » dirigeants communistes sont transférés dans les camps d’Algérie (DJELFA, BOSSUET…), on retrouve André MOINE. Les républicains espagnols, réfugiés en Algérie, y sont déjà internés, les Juifs d’Algérie suivront.

o 3 mars 1943 : départ de 54 internés pour les chantiers TODT,

o 14 mars 1943 : départ de 192 internés pour les chantiers TODT, mais 86 évasions.

o 15 mars 1943 : départ de 43 internés pour les chantiers TODT

o 23 mars 1943 départ de 83 internés vers BAYONNE, LA ROCHELLE et ROYAN, mais 35 évasions.

Transferts:

o Février 1941, arrivées de 293 hommes du camp d’ORAISON et de 425 hommes du camp de CHIBRON.

o En 1942 : départ de 234 internés pour le camp de FORT-BARRAUX,

o Beaucoup de transferts vers les camps de NOE, LE VERNET D’ARIEGE ou GURS, on peut trouver : Francesco Fausto NITTI, neveu de Francisco NITTI, il sera déporté par le « train fantôme ».

Déportations:

o 26 août 1942 : Arrivées de 226 Juifs étrangers du département du Tarn,

o 2 septembre 1942 : Départ de 223 d’entre eux, vers DRANCY.

o Le 30 juillet 1944, 623 internés sont remis aux autorités allemandes pour « une destination inconnue », en fait le camp de concentration de BUCHENWALD.

o Au total, 826 personnes seront déportées du camp de Saint-Sulpice La Pointe.

 

ACTIONS POUR LA MÉMOIRE, NOUVEAU COMBAT POUR LA MÉMOIRE DE « CASERNE 21 » :

Depuis plus de 40 ans, la municipalité de Saint-Sulpice-la-Pointe, les Associations de Résistance et de Déportation, les Associations des Anciens Combattants et les Autorités de l’Etat organisent, le premier samedi de septembre, une cérémonie de commémoration à la stèle du camp à la mémoire des internés et des Juifs étrangers du département du Tarn. Ces derniers sont arrêtés par la police de Vichy en août 1942 et sont transportés au camp de Drancy quelques jours plus tard, le 2 septembre 1942. Les 9 et 11 septembre, ces 223 Juifs furent déportés à AUSCHWITZ-BIRKENAU par les convois 30 et 31. Presque tous ont été gazés à l’arrivée, aucun enfant ne survivra, seulement 11 adultes reviendront.

Cette déportation est un point de départ pour la Shoah, preuve de la complicité de l’Etat Français collaborationniste des autorités nazies. Cette action n’a duré que quelques jours dans la vie du camp. Les autres internés, les politiques, manifesteront et protesteront, devant ce qu’ils ont vu sous leurs yeux.

L’occupation de la France par les Allemands et la collaboration de PETAIN et LAVAL n’ont pas libéré ces prisonniers politiques en juillet 1940, au contraire les lois répressives de Vichy vont continuer la chasse aux Français « indésirables », celle des étrangers, antifascistes (réfugiés ou anciennes brigades internationales) ou républicains espagnols.

Il m’est donc venu à l’esprit qu’il était important de ne pas dissocier, pour un camp comme celui de Saint-Sulpice, les différentes victimes de la barbarie nazie même si mourir pour ce qu’on est n’est pas la même chose que mourir pour ce que l’on pense.

Ainsi, en 2014, J’ai proposé, au nom de l’ACER, au comité départemental des associations de résistance et de déportation, dont le FNDIRP, de placer une plaque sur un mur de la gare de Saint-Sulpice d’où les Français indésirables sont partis pour les camps en Afrique du Nord, d’autres internés à l’agence TODT, les jeunes au STO, les Juifs allemands, polonais ou hongrois… à Drancy puis vers l’extermination et 623 internés à Buchenwald d’où seulement 58% reviendront. Cette action de commémoration sera achevée en mai 2015 avec le soutien actif de toutes les associations telles que le Mémorial de la Shoah.

Parmi les 623 déportés à Buchenwald par le transport 1252, le 31 juillet 1944, au départ définitif de Toulouse, on ne pouvait ne pas rendre hommage à Boris TAZLITSKI, peintre, dessinateur, communiste, juif. En 2017, une promenade sera inaugurée en son nom, lui qui, patiemment dans le camp de Buchenwald, dessinera 101 dessins témoins de l’univers concentrationnaire. Il avait peint sept fresques très œcuméniques à l’intérieur du camp de Saint-Sulpice, ce qui lui valut le nom de « Maître de Saint-Sulpice » de la part d’Aragon.

Aujourd’hui, j’interpelle certains élus du département pour avoir un lieu de mémoire, digne de ce nom, à CASTRES et GAILLAC en souvenir de tous ceux qui ont été internés dans la « Baraque 21 »: militants antifascistes, anciennes des Brigades internationales, résistants de toutes obédiences et de toutes origines, militaires et patriotes. On peut citer: Daniel RENOULT journaliste de  » L’Humanité  » et ami de Jean JAURES (présent lors de son assassinat, les députés au REICHSTAG (avant 1933) Franz DALHEM, Siegfried RADEL, Heinrich RAU; Rudolf STENDER, Rudolf LEONARD, Luigi LONGO, Edmond BERGAMINI, Ljubow ILICH, Vélimir RIBAR, URADIN Boris, BEGOVIC Vlajko, DJORDJEVIC Svetislav, Emmanuel EDEL, et sone, etc… Beaucoup se sont évadés et sont retournés au combat.

Ces combats sont bien longs avant qu’ils ne soient couronnés de succès, mais c’est peut-être mieux ainsi car cela garantit la continuité de l’action de la mémoire.

 

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