Publié dans Sud Ouest le 27/07/2014 à 06h00

Hans Serelman était le médecin du maquis du Bager, en Béarn, où il a été tué

  • La dernière image connue de Hans Serelman, prise au camp de Gurs, où il était interné. Il y a rencontré son épouse, et ils ont adopté la petite Monique. © Photo reproductions « SO »

PATRICE SANCHEZ p.sanchez@sudouest.fr

Hans Serelman n’a pas le temps de connaître les joies de la libération d’août 1944. Le médecin allemand, qui a fui son pays pour combattre le fascisme, est tué d’une balle dans la tête, le 19 juin, aux côtés de ses compagnons du maquis du Bager, dans une forêt du Haut-Béarn, près d’Oloron-Sainte-Marie.

Ce personnage des coulisses de l’histoire n’a pas attendu le dernier moment pour engager sa résistance au IIIe Reich. Médecin juif, de surcroît adhérent au Parti communiste depuis 1922, il en paie le prix fort dès 1935. Pour avoir donné son sang et sauvé ainsi la vie à l’une de ses compatriotes, il est interné au camp de concentration de Dachau. Depuis les lois ségrégatives de Nuremberg votées par le Reichstag sous l’impulsion d’Adolf Hitler, il est interdit de « souiller » ainsi le sang d’un aryen, la race pure chère aux nazis.

Son destin, qui le mène dans le Piémont pyrénéen, s’enracine là. Mais son histoire reste méconnue des gens du pays où il repose. À Oloron, sur la tombe du cimetière Sainte-Marie, qui domine la vallée où il a passé la dernière année de sa vie, rien ne distingue le parcours de cet homme qui a toujours refusé de se mettre à genoux (1).

Aujourd’hui, personne n’évoquerait son nom sans l’action de Michel Martin, fils d’Étienne Martin, alias capitaine Valmy, le chef du maquis Guy-Môquet, qui se planquait au Bager : « Il est mort dans l’équipe de mon père, raconte Michel Martin. Il se racontait n’importe quoi. Ces dernières années, j’ai entrepris des recherches. Elles m’ont conduit jusqu’en Allemagne. Ce gars a toujours eu le pressentiment qu’Hitler allait plonger l’Europe dans une guerre meurtrière. Dans sa région, la presse lui a consacré des pages entières. »

Libéré de Dachau sous la pression populaire de son village, Hans Serelman quitte l’Allemagne par des chemins de traverse. Il rejoint les Brigades internationales en Aragon. Sa guerre d’Espagne perdue, il passe la frontière, comme tant d’autres, dans l’espoir de trouver refuge en France. Il est interné, fin 1938, dans le camp de réfugiés espagnols de Saint-Cyprien. Puis de Gurs, en 1939, en Béarn. C’est là qu’il rencontre sa future épouse, Elizabeth Kuchler, fille du linguiste Walter Kuchler. Serelman admire le courage de cette femme atteinte d’une maladie neurovégétative qui lui déforme les mains. Dans l’univers hostile du camp de Gurs, elle se charge des enfants en bas âge sans ménager sa peine.

Mais le médecin allemand est assez vite transféré au camp du Barcarès, puis au Vernet. Elizabeth Kuchler remue ciel et terre pour obtenir l’autorisation de se marier. Elle sort de Gurs grâce à une famille qui l’héberge à Bordes, près de Pau. Le mariage tant espéré a lieu le 5 mars 1941. Du chou-fleur comme plat de fête. Mais le médecin allemand ne peut toujours pas regagner le Béarn. Il est incorporé au 6e groupe de travailleurs étrangers de Haute-Vienne.

Pendant ce temps, Elizabeth fait la connaissance du philosophe Paul-Louis Landsberg, qui a quitté l’Allemagne en 1933, peu avant de devenir une des signatures majeures de la revue « Esprit ». La Gestapo l’arrête au printemps 1943, à Pau. Il perd la vie en déportation un an plus tard. Sa femme, Madeleine, internée à Gurs puis dans un hôpital psychiatrique, ne lui survit pas. Leur fille, Monique, âgée de 2 ans, est confiée à Elizabeth Kuchler. Les Serelman veulent l’adopter.

Dans des moments de bonheur furtif, Hans ne fera que la croiser. Cette année-là, il quitte la Haute-Vienne dans des conditions qu’aucun témoignage n’éclaire. Il veut protéger sa femme et sa fille par crainte de représailles. Son combat n’est pas terminé. En 1943, comme un millier d’autres Allemands émigrés en France, Serelman cherche en priorité à agir en lien avec les fameux maquisards. En décembre, le voilà reçu au camp de base du capitaine Valmy, dans l’épaisse forêt de hêtres du Bager, entre Oloron et Arudy.

Il est accueilli par une trentaine de combattants, majoritairement des jeunes de 18 à 20 ans. Il devient le capitaine Victor. Avec peu de médicaments, l’auteur d’un article, en 1940, sur l’usage de la pénicilline en période de guerre soigne malades et blessés en utilisant régulièrement des plantes.

Il parle quatre langues et anime les soirées en évoquant la guerre d’Espagne et les espoirs de lendemains qui chantent. Quand il sort de l’ombre, c’est pour prodiguer des soins dans les fermes des alentours. Les paysans l’apprécient. On lui offre une assiette de soupe en échange.

Le débarquement de Normandie donne des ailes aux maquisards du Bager. Ceux-ci ont déjà provoqué le déraillement d’un train à Lurbes, ils vont maintenant s’emparer des armes de la gendarmerie de Sarrance. Avec la complicité de la maréchaussée.

Les résistants ont trouvé de quoi se reposer à la ferme Arroues, à Eysus. D’habitude très mobiles, ils sont là depuis deux ou trois jours. Au total, une vingtaine. Dont Hans. Ils ne le savent pas encore, mais leur position a été donnée à l’occupant par un « collabo ». Dans la nuit du 18 au 19 juin 1944, une centaine de soldats commandés par Holland Kunz encerclent les maquisards. Au petit matin, quand l’homme de garde voit briller les casques, il est trop tard.

Serelman sort d’une bâtisse et hurle : « Tonio ! » Le feu des armes automatiques et le bruit des grenades couvrent sa voix. Une rafale le touche à la poitrine. À la fin du combat, il est achevé d’une balle dans la tête. Il a 46 ans. Trois autres corps sont laissés sur place, brûlés au lance-flammes. Les nazis font 10 prisonniers et torturent les cinq paysans identifiés pour avoir ravitaillé le maquis.

Le 22 août, à Oloron, les soldats allemands organisent un convoi dans la précipitation. Direction l’Espagne de Franco. Ils vident leur QG de l’hôtel Lardonnère et abandonnent leurs couleurs et la croix gammées hissées sur la façade depuis novembre 1942. Les maquisards les stopperont peu avant la frontière. Le Haut-Béarn est enfin libéré.

Quant à Monique, elle a seulement découvert, l’an dernier, le poids du passé, lors d’une visite à Oloron. Sa mère adoptive l’a conduite en Bavière en 1947, tournant définitivement le dos au Béarn. Mariée à un GI qui était en poste dans une base américaine de RFA, Monique vit depuis longtemps à San Francisco. Invitée par Michel Martin, elle s’est inclinée pour la première fois sur la tombe du père qu’elle n’a jamais eu et dont elle ignorait tout. Jusqu’à son existence au sein du maquis.

(1) Son nom figure aux côtés de ses compagnons sur la plaque commémorative du maquis du Bager.

 

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